Impressions!

 On me l’avait décrit comme un grand moustachu à l’air très sympa et, va savoir pourquoi, je l’imaginais comme un sosie de Jean-Luc Bideault. En fait il a un peu une allure de mousquetaire. Un d’Artagnan du pinceau ?

Nous voici dans sa cave – garage – atelier : un endroit assez différent de ce que j’imaginais l’antre d’un peintre mais somme toute assez fonctionnel : lumières au néon, sol carrelé (et facile à laver !) et dans cet univers High-Tech quelques notes plus fantaisistes, dont un mannequin à tête de diable bucolique placé là par l’épouse de l’artiste…et des tableaux, évidemment : d’un côté deux petites toiles qu’il me dit être d’une période antérieure.
Sur l’une des corps enchevêtrés et des visages convulsés, sur l’autre des masques à la Ensor qui se répandent dans un récipient, le tout dans des teintes assez sombres. Ce n’est pas ma tasse de thé.
Sur l’autre mur, ses dernières œuvres mes plaisent nettement plus : deux immenses nus féminins et un squelette dansant. Un traitement assez agressif, des personnages peints sans complaisance mais, peut-être à cause des couleurs lumineuses, rien de macabre. Ce qui s’en dégage, au contraire, c’est une impression d’intense vitalité.
Très prévenant, Didier Maghe m’explique clairement ce qu’il attend de moi et me laisse m’installer à mon rythme dans la peau du modèle. Une fois déterminée la position à adopter, plus bouger! Enfin moi, parce que lui trace déjà les lignes de forces du tableau au fusain, avec des gestes vifs et précis.
 
Je profite de la pause, pose pour venir passer ma curiosité… quelque chose est déjà en train de prendre corps sur la toile. Puis Didier couvre le fond d’acrylique à l’aide de larges brosses : un vert lumineux, du jaune éclatant, du rouge, du violet qu’il n’aime pas et ôte aussitôt avec un chiffon mouillé. Le personnage encore fantomatique ainsi délimité par les couleurs me paraît très beau tel quel et j’ai un instant de regret à l’idée qu’il doive prendre chair mais maintenant c’est parti et je ne verrai plus le tableau avant la fin !
Le peintre travaille à toute vitesse, se reculant pour mieux voir l’effet obtenu, se rapprochant, mélangeant les couleurs sur la palette. L’impression d’une danse avec la toile. Il parle aussi. Avec moi, pour me demander de bouger ou s’enquérir de mon confort, mais aussi avec lui-même, résolvant à haute voix les différents problèmes qui se posent en cours de route.
Voilà. le bébé est né. J’ai un peu d’appréhension à l’idée de le découvrir. J’ai eu tort. C’est très beau. Pas « beau » au sens esthétique car mes défauts n’ont pas été occultés ; peut-être même ont-ils été amplifiés, mais le corps qui se tend en un geste d’offrande déborde de vie, marie étonnamment tension et sérénité dans un ruissellement de lumière… La peinture et la sueur ont coulé à flots, ça c’est sûr mais qu’est-ce qu’il y a eu d’autre dans cette pièce ? Qu’est-ce donc qui a accepté de se laisser poser sur la toile ?

Hélène Adam         Jeudi 6 juillet 2000