Une rencontre insolite!

Une soif de découvertes, jamais étanchée, m'a poussé vers la porte d'un monde inconnu, d'un lieu hors du commun.
J'y ai vécu le temps d'une … Mais le temps ne compte pas, le temps n'existe pas là où je suis entrée sur la pointe des pieds.
J'y ai d'abord bu, du bout des lèvres, délicatement, à la source du bien-être.
Je me suis, ensuite , immergée dans un océan d'impudeur.
Je me suis régalée d'un voyage insensé, vers des rivages inconnus, au-delà des barrières dites de convenance.
J'ai jeté aux orties mon habit de fausse bourgeoise et j'ai gardé celui d'anar pas très clair.
J'ai recueilli sur chaque parcelle de mon corps des milliers d'imperceptibles pépites de contentement.
J'ai suivi l'artiste dans ses gestes tantôt souples tantôt brusques mais toujours précis.
J'ai goûté l'euphorie d'une première esquisse et la plénitude émouvante de la toile terminée.

L'atelier paisible en surface, garde des microscopiques traces des sensibilité du maître: des élans de révolte aux accès de sérénité en passant par la rage puis la quiétude.
J'ai investi les chemins tortueux partant du fusain vers les tableaux ensoleillés.
J'ai caracolé de croquis en ébauches, de léchages en gouaches, de carnations en camaïeux.
J'ai accompagné le maître dans ses périples jaunes orangés, j'ai essayé de comprendre…
J'ai senti une souffrance latente, souffrance d'artiste qui en veut toujours plus, douleur d'un être méticuleux, torture d'un esprit jamais rassuré.

Il m'a ôté mes dernières réticences quant au vrai savoir et à la fausse connaissance.
L'artiste, inquiet et tourmenté, toujours en quête de sublime, hanté par sa recherche de perfection, m'a apporté, à contrario, le calme et la paix qui réconfortent.
J'ai rêvé, de longs moments, devant des êtres aux formes généreuses.
Je me suis bercée de fantasmes colorés dans un pays éclaboussé de rayons d'or, d'un monde étourdi de tonalités orangées, de personnages pétris de chaleur et de sentiments forts.
Mon regard s'est perdu dans les méandres des coups de fusains pareils, parfois, à des coups de grisou.
Mon regard a effleuré les replis doux et tièdes des corps offerts impudemment.

J'ai approché des frontières où les visas ne sont pas nécessaires.
J'ai recréé, dans mon être, un ensemble de pensées infinies.
J'ai voulu aller plus loin. J'ai entrouvert une porte, loin, entre rêve et réalité, entre veille et sommeil.
J'ai perçu, dans l'atelier vide, des chuchotements aussi légers que le souffle d'un bébé, des frissonnements vaporeux, des effleurements aériens.
Ce sont les Maghiens qui se déplacent, ils se rendent les uns chez les autres.
Leurs magnifiques corps repus se font légers comme des bulles, éthérés dans leurs mouvements pour se confondre en civilités et politesses, le temps de …, le temps de rien.
Le temps ne compte pas pour eux. Ils sont bien, là où l'artiste les a créés.
Certains ne se gênent pas pour s'approprier un peu de couleur en plus, ce qui énerve le maître qui ne reconnaît plus son œuvre et balaie tout, le lendemain, à grands coups de pinceau.
Les cancans vont bon train au pays des Maghiens. D'aucun s'enorgueillissent d'être les préférés du Maître tandis que d'autres comparent leurs gracieuses anatomies. La plupart, d'humeur exubérante, envahissent l'espace entre les tableaux, les pots et les pinceaux.
Les Maghiens sont fiers, satisfaits d'eux-mêmes et plein d'affection pour leur créateur même si son penchant pour le détail les agace parfois.

C'est un monde à part, très bizarre et si riche en émotions. N'importe qui n'y est pas admis. Il faut montrer patte blanche pour recevoir la clef de ce peuple secret. Il y a un code pour entrer dans la prairie pétillante de couleurs et de bonne humeur.
Heureux celui qui possède la clef d'une porte qui n'est jamais fermée, celle de l'esprit des Maghiens.
Dommage pour ceux qui ne peuvent y pénétrer, ils passent à côté d'un pan de découvertes inédites.
On ne revient pas intact du pays des Maghiens, on y laisse ce qu'on veut bien et on ramène des tas de richesses.
Moi, j'y ai fait provision de tout, sentiments, perceptions, visions irréelles…
Je suis revenue, le cœur et l'esprit chargés de bagages. J'y puiserai au gré de mes besoins et de mes envies ce qui me convient.

Pas de soucis pour ce microcosme et son créateur, leur planète n'est pas prête d'imploser. Ils forment une splendide galerie de portraits hors du commun, ils possèdent un esprit revigorant.
L'esprit Maghien est palpable dans les moindres recoins de l'atelier, c'est cela qui m'a troublé dès mon arrivée.
Maintenant que j'ai la clef de l'énigme, je peux me retirer sur la pointe de mes doigts de pied et laisser le peuple des Maghiens à son fabuleux destin.

Deprez Claudine - Septembre 2002